82. 31 Octobre 2026. Correspondances géopoétiques. A nos élans

[Actualité publiée le : 31 Oct, 2026]

A vous, à nos élans,

La jeunesse a ouvert un nouvel espoir. Son élan m’a ramenée à ma propre jeunesse. Interne au lycée Bellevue, en centre-ville du Mans, j’ai découvert un mot cousin du racisme : l’ostracisme. On me tratait de boueuse, de fille de ferme et on me sommait de retourner dans mes champs pour garder les vaches. J’avais honte de mon plaisir. J’avais honte de ne pas les comprendre. Oui, j’aimais aller chercher les vaches. Oui, j’aimais les traire. Oui, j’aimais ramasser les bottes de foin. Oui, j’aimais conduire le tracteur. Avec les vaches, je marchais et je leur parlais. J’organisais des réunions, des fêtes. Je jouais avec elles. Je ne comprenais pas leurs insultes envers ma joie des prés, mon bonheur de vivre dans les champs et au bord de la rivière. Après avoir redoublé ma première Lettres et maths, j’ai demandé à quitter le lycée. Tout était trop dur, insupportable.

Je voulais passer mon bac dans un lycée où il y avait des arbres. Après avoir fait appel, j’ai été acceptée au lycée professionnel agricole de Brette-les-Pins. Les enseignants de Bellevue y voyaient une régression. Moi, je savais qu’il me fallait de grands espaces et de petites classes. J’ai eu beaucoup de chance. La représentante des parents d’élèves de Bellevue n’était autre que l’enseignante de français du lycée de Brette-les-Pins. Elle a expliqué en conseil de classe ce que ce lycée m’apporterait. Elle m’a défendue. Je lui serai reconnaissante à jamais.

Dans ce lycée, j’ai retrouvé ma joie, mes espoirs et je débordais d’énergie. Puis, en 1986, le projet Devaquet fait planer la menace d’une sélection à l’entrée de l’université. Pour nous, c’était la peur de l’exclusion. J’étais outrée. Déjà, c’est difficile de se faire accepter, déjà c’est difficile de s’intégrer, comment un ministre pouvait-il proposer de fermer notre avenir ? Avec une copine, nous créons notre première pétition. Nous sommes convoqués chez le proviseur à qui je demande bien naïvement la possibilité de louer un car pour aller manifester place de la préfecture. Il nous explique que le règlement intérieur n’autorise pas les élèves à faire grève et à se manifester. Je me souviens lui avoir rétorqué que si une loi, ça pouvait se changer, un règlement intérieur aussi !

Je me souviens de ses yeux ronds. J’ai continué : « C’est simple, on loue un car, on monte dedans, on manifeste et on revient ». Nous sommes convoqués par le conseil d’administration du lycée pour présenter au vote un avenant au règlement intérieur autorisant le droit de grève et le droit de manifester. Notre proposition est votée à l’unanimité. C’était pour nous une grande victoire. Pour être reconnus par tous, nous devions avoir les mêmes droits, ceux d’accéder à l’université, aux grandes écoles, faire grève et manifester. Notre avenir nous appartenait et nous avions notre mot à dire. C’était une expérience politique fondatrice. On a fait une cagnotte, on a loué un car et on a manifesté comme tous les lycées du Mans. Place de la Préfecture, des lycéens nous ont prêté des pancartes et nous avons chanté avec eux : « Devaquet si tu savais, ta réforme où on s’la met !».

Cet évènement politique m’a profondément marquée. Il m’a montré que nous, les jeunes, nous pouvions changer le monde. Aujourd’hui, je retrouve cet élan dans le mouvement des lycéens du 17 octobre. La police n’a pas protégé cette jeunesse, n’a pas protégé les commerçants, les biens et les personnes. Je la condamne. Le droit de manifester a aussi été mis à mal. Pratiquer la politique dans la rue est un moyen de résistance. Pratiquer la poésie partout en est un autre. Cette liberté doit être à la portée de toutes et tous : non seulement nous sentir libres, mais pouvoir agir et créer.

Cette liberté, nous l’avons vécue chez moi, lors d’un atelier d’écriture poétique animé par Albane Gellé. Nous étions treize femmes réunies autour de la grande table de ma grand-mère. Merci, Albane, pour ta manière libre et assumée de faire poésie. “Entre Dedans & Dehors”, notre douceur et notre rage de vivre libres se sont fait écho.

C’est avec plaisir que je partage avec vous mon poème « À l’intérieur de mes cheveux » et celui de Sabine Chagnaud « Et alors nous suivrons », écrits pendant cet atelier. Je vous invite également à découvrir deux poèmes d’Albane Gellé issus de son dernier recueil, Invariables. D’un poème à l’autre, les derniers mots sont repris à l’ouverture du suivant. Une anadiplose fait ainsi circuler la parole. Les événements politiques devraient suivre cette voie. Sabine nous présente également L’Issue, un tableau d’Arcabas.

Ces paysages auxquels on me sommait autrefois de retourner, je n’ai jamais cessé de leur appartenir. Aujourd’hui, j’en parle autrement dans le documentaire Terres de relations. Sarthe, pays de l’arbre, où Damien Deville et Solène Ducretot m’ont invitée à évoquer ma relation sensible aux paysages sarthois et à leur poésie. Ce beau reportage montre une Sarthe ouverte au monde, capable de faire Nous. Damien Deville a également préfacé mon recueil Nous les gens de la Terre, publié par La Plume de Léonie. Un joli clin d’œil que tu me fais là, Damien ! Vous retrouverez ce documentaire sur la chaîne YouTube Terres de relations et sur mon site. Les pointiplumes vous en proposent également leur lecture.

Avec vos espoirs partagés, vos libertés exprimées, vos songes cachés, vos départs souhaités, vos compagnies rassurantes, vos merveilleuses métamorphoses, vos nouvelles adoptions, je vous souhaite de trouver appui dans vos fragilités et de bien prendre soin de vos liens et de vos élans.

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